Le Soma, dans la tradition védique, reste une énigme à la fois fascinante et essentielle. Ce n’est pas un concept abstrait, ni un simple symbole religieux. Il y a très probablement une substance psychédélique dans ce breuvage sacré, mentionné à de nombreuses reprises comme un moyen privilégié d’atteindre des états de conscience élargie. Il était consommé dans des rituels précis, souvent encadrés, et il jouait un rôle central dans l’exploration spirituelle de l’époque. Ces effets décrits dans les textes anciens laissent peu de place au doute : on parle ici de psychoactivité puissante, de visions, d’extases, de plongées dans l’invisible.
L’interprétation de l’auteur, Scott Teitsworth, dans Krishna in the Sky with Diamonds, suggère que le Soma contenait probablement des champignons hallucinogènes, comme ceux riches en psilocybine. Mais on peut aussi envisager qu’il s’agissait d’un breuvage plus complexe, comparable à l’ayahuasca qui mélangeant plusieurs plantes synergiques pour induire un état visionnaire intense. Ce qui est frappant, c’est que des substances similaires, contenant soit de la psilocybine, soit de la DMT, soit d’autres tryptamines naturelles, se retrouvent partout sur la planète. C’est comme si l’accès aux états modifiés de conscience avait été inscrit dans les plantes elles-mêmes, à disposition de toutes les cultures humaines.
Et justement, ce lien entre plantes sacrées et révélation spirituelle ne se limite pas à l’Inde. On retrouve des équivalents du Soma dans d’autres traditions religieuses et mystiques.
Prenons par exemple le christianisme ancien. On y parle de la manne, cette nourriture mystérieuse donnée aux Hébreux dans le désert. Certains chercheurs, notamment dans le champ de l’ethnomycologie, avancent l’hypothèse que cette “manne” pourrait avoir été un champignon psychoactif, un psilocybe très probablement. Là aussi, il ne s’agit pas d’une simple nourriture physique, mais d’une nourriture divine, capable d’ouvrir les portes de la perception comme disait Aldous Huxley.
On retrouve également cette dynamique dans certains hadiths de la tradition islamique, où il est dit que les truffes sont un remède pour le troisième œil. C’est une affirmation qui, prise au sérieux, devient vertigineuse. Dans les milieux soufis comme dans d’autres traditions du monde, le troisième œil symbolise l’intuition spirituelle, la vision intérieure, la capacité à percevoir l’invisible. Le fait que des truffes, contenant potentiellement de la psilocybine, soient citées comme médecine pour le troisième œil renforce l’idée que les traditions spirituelles ont toujours entretenu une relation directe avec le monde des psychédéliques.
Ce qui ressort de tout ça, c’est que le Soma est un lien sacré entre l’humain et le divin, une passerelle ancienne entre les mondes. Les effets décrits dans la Bhagavad Gita, rappellent fortement les expériences induites par les psychédéliques modernes : dilatation du temps, modification de la perception, visions divines, fusion avec l’univers, sentiment d’unité absolue.
Dans cette lecture, qui se base entièrement sur l’expérience d’Arjuna dans le chapitre XI de la Gita, lorsque Arjuna perçoit la forme cosmique de Krishna, on peut y voir une expérience psychédélique structurée, encadrée par un maître spirituel. Arjuna n’est pas un mystique détaché du monde, il est un guerrier en plein doute existentiel, confronté à des choix moraux et métaphysiques. Et c’est précisément grâce à cette expérience, qu’il accède à une compréhension radicale de la réalité.
Mais ce lien au Soma, au fil du temps, a été obscurci. L’occultation de cette information capitale, a conduit à une interprétation plus “intellectuelle” de l’éveil d’Arjuna. La transmission s’est rigidifiée : au lieu de vivre l’expérience directement, on s’est contenté de la symboliser, de la codifier, de la ritualiser. Le contact avec les plantes sacrées a été remplacé par des dogmes. Et pourtant, derrière ces dogmes, il reste des traces. Des indices. Une mémoire enfouie est mise en avant dans cet ouvrage.
Ce n’est qu’au XXe siècle, avec la renaissance psychédélique, que ces pratiques ont commencé à être revalorisées. On a redécouvert leur puissance thérapeutique, introspective, spirituelle. Et dans ce contexte, relire la Bhagavad Gita à travers le prisme du Soma, comme le fait l’auteur, devient non seulement cohérent, mais profondément révélateur. On comprend que le chemin vers la vérité intérieure ne passe pas forcément par la discipline ou la dévotion seules, mais parfois par l’ouverture radicale de la conscience, facilitée par des médecines naturelles que la Terre nous offre depuis toujours. Bien avant que Hofmann et Shulgin aient fait de leurs labo des lieux de création alchimique.
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Quel article passionnant et bien écrit… Il m’a donné de nombreuses clés pour progresser. Merci Nuit et bonne formation sur la Bhagavad Gita !